Prose sombre

Prose sombre

L’horizon est rempli de gris, des camaïeux, des nuances et des teintes sombres ont envahi tout l’espace, comme nos coeurs, lourds de secrets tumultueux, indicibles et censurés. Les nuages sont si chargés qu’ils paraissent presque noirs. Ils forment de gros rouleaux aux multiples tons argentés, s’enroulent et se déroulent dans le ciel, en épaisses couches sans formes, semblables à de grosses vagues lourdes et plombées, qui viendraient s’écraser sur la rive opposée du ciel. Parfois, au milieu de cette agitation désordonnée et silencieuse, quelques étincelles de nuage apparaissent et rayonnent jusqu’à nous.

Le lac est gris lui aussi, d’un gris bleuté, presque phosphorescent, de cette couleur à la fois translucide et opaque, d’un espace vide empli de larmes cristallines et lumineuses. Par accident, un champ de colza éclaire l’espace de l’horizon en un instant, d’un halo resplendissant. Cette percée est aussi stupéfiante qu’inattendue par sa couleur et sa forme. Un rectangle d’ocre, merveilleux et insolite. Un corbeau prend son envol, et passe au-dessus de nos têtes, j’aperçois ses pattes aux griffes recroquevillées, symbole d’une alerte, qui se répète sans cesse, à laquelle nous oublions de prêter attention.

Les arbres commencent à fleurir, des forsythias qui resplendissent au bord des chemins, des pommiers d’ornement avec leurs fleurs aux mille pétales, des lilas qui embaument en douceur et des magnolias aux fleurs prodigieuses. Le printemps revient, nous gardons l’espoir de jours illuminés, qui irradient de chaleur humaine. Pourtant la grisaille s’accroche, arrimée au-dessus de nos têtes,  elle s’accumule et occupe sans vergogne l’atmosphère avec ses grosses bandes grises qui courent sur l’infini.

Emmanuelle de Dardel

Peinture : Félix Valloton (1865-1925), Le grand nuage, Romanel, 1900, sur wikiart.org (libre de droits)

Ma bohême, Arthur Rimbaud

Ma bohême, Arthur Rimbaud

(Fantaisie.)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
 
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
 
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
 
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Octobre 1870.

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Peinture : Francis Gruber, Le poète, hommage à Rimbaud, 1942, (domaine public)

Sensation infinité

Sensation infinité

Bonheur du printemps
Infinité de couleurs
Au coeur d’une fleur

Vert perpétuel
Feuille d’arbre s’entrouvre
Herbe tendre répond

Les arbres fleurissent
Parfums doux et délicats
Apportés par le vent

Arbre parfumé
Effluence délicate
Sens exaltés

Forsythia jaune
Petites fleurs subites
Soupir du printemps

Mille pétales au vent
Zéphyr dispose les couleurs
Sur sa toile légère

Gouttes aériennes
S’y dissimule la palette
de l’arc-en-ciel

Graines en terre
Cotylédons mystérieux
Regain de vie

Pluie de poésie
Des pétales en liberté
Recouvrent ton coeur

Emmanuelle de Dardel

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Peinture : Francis Gruber, Paysage de printemps, 1948

L’attente

L’attente

A force de t’attendre
J’ai oublié mon coeur
Ravalé ma fierté
Et remisé mes rêves

Les impressions obscures
Entravent ma démarche
Enferment mes pensées
Etranglent mes desseins

Des émotions faussées
Jaillissent et éclatent
En un grand cataclysme
Qui bientôt te submerge.


Emmanuelle de Dardel

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Peinture : John William Godward (English, 1861 – 1922), The Signal, 1899, J. Paul Getty Museum


Le silence

Le silence

Au coeur de la journée,
Le silence m’échappe,
Je le recherche en vain,
Il est rarement présent.

Plus je le poursuis, plus
Il se dérobe encore.
Cette quête incessante
Me rend désabusée.

Je sais où le surprendre,
En des lieux reculés,
Difficiles à atteindre,
Hors de la société.

C’est d’ailleurs bien là-bas,
Que mon âme demeure,
Dans son refuge tendre,
Préservé et serein.

Emmanuelle de Dardel

Peinture : Vilhelm Hammershøi (Danish, 1864 – 1916), Interior with an Easel, Bredgade 25, 1912, The J. Paul Getty Museum

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