L’horizon est rempli de gris, des camaïeux, des nuances et des teintes sombres ont envahi tout l’espace, comme nos coeurs, lourds de secrets tumultueux, indicibles et censurés. Les nuages sont si chargés qu’ils paraissent presque noirs. Ils forment de gros rouleaux aux multiples tons argentés, s’enroulent et se déroulent dans le ciel, en épaisses couches sans formes, semblables à de grosses vagues lourdes et plombées, qui viendraient s’écraser sur la rive opposée du ciel. Parfois, au milieu de cette agitation désordonnée et silencieuse, quelques étincelles de nuage apparaissent et rayonnent jusqu’à nous.

Le lac est gris lui aussi, d’un gris bleuté, presque phosphorescent, de cette couleur à la fois translucide et opaque, d’un espace vide empli de larmes cristallines et lumineuses. Par accident, un champ de colza éclaire l’espace de l’horizon en un instant, d’un halo resplendissant. Cette percée est aussi stupéfiante qu’inattendue par sa couleur et sa forme. Un rectangle d’ocre, merveilleux et insolite. Un corbeau prend son envol, et passe au-dessus de nos têtes, j’aperçois ses pattes aux griffes recroquevillées, symbole d’une alerte, qui se répète sans cesse, à laquelle nous oublions de prêter attention.

Les arbres commencent à fleurir, des forsythias qui resplendissent au bord des chemins, des pommiers d’ornement avec leurs fleurs aux mille pétales, des lilas qui embaument en douceur et des magnolias aux fleurs prodigieuses. Le printemps revient, nous gardons l’espoir de jours illuminés, qui irradient de chaleur humaine. Pourtant la grisaille s’accroche, arrimée au-dessus de nos têtes,  elle s’accumule et occupe sans vergogne l’atmosphère avec ses grosses bandes grises qui courent sur l’infini.

Emmanuelle de Dardel

Peinture : Félix Valloton (1865-1925), Le grand nuage, Romanel, 1900, sur wikiart.org (libre de droits)

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