Nous étions allés manger dans une auberge de campagne, un restaurant presque désert où nous nous étions assis à côté d’un beau poêle en faïence aux carreaux verts. Gino portait un pull noir sous sa veste, ce qui lui donnait l’air d’être en vacances, cet air de mains dans les poches qu’il avait dans la cour de l’école en m’attendant. Il avait les yeux qui brillaient en me disant que ma robe m’allait bien. Je devais lui avoir répondu par un sourire, je ne sais pas, par une grimace, bref d’une manière qui pouvait faire comprendre à quel point ça me faisait plaisir d’être assise avec lui à cette table. C’était désormais facile de parler et de ne pas parler, de lui répondre, tout sonnait juste, maintenant que je savais que je lui plaisais et que tout à coup je me sentais plus sûre de moi, je me sentais à l’aise, je jouais à la gamine et ensuite à la demoiselle hautaine, je commandais même les plats en allemand. Nous parlions de Gianni et Bethli, de Fredi et des deux Tessinois, et nous sentions bien que nous étions les mêmes que quand nous étions avec eux ; et pourtant nous découvrions avec étonnement qu’au creux de cet univers commun, les noms des autres, les soirées passées avec eux, s’était mise en place tacitement l’attente de ce jour où il n’y avait plus que nous deux, dans une auberge où nous n’étions jamais allés avec eux.

Anna Felder, Le ciel est beau ici aussi, Neuchâtel, Editions Alphil, 2014, pp. 73-74

Peinture : Serge Sudeikin, Lovers under the moon, 1910

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