Spleen

Temps de lecture : 1 minute

Pluviôse irrité contre la ville entière
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litière
Agite sans repos son corps maigre et galeux ;
L’ombre d’un vieux poète erre dans la gouttière
Avec la triste voix d’un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
Accompagne en fausset la pendule enrhumée, 
Cependant qu’en un jeu plein de sales parfums, 

Héritage fatal d’une vieille hydropique, 
Le beau valet de cœur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours défunts.

Charles Baudelaire

Sensation

Temps de lecture : 1 minute

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870.

Arthur Rimbaud

Rimbaud, Poésies, Paris, Flammarion, 1989. (Cahier de Douai, p. 65)

L’école des Beaux-Arts

Temps de lecture : 1 minute
Gros plan de Jacques Prévert
Crédit image : Catherine Prévert sur Wikimedia Commons

Dans une boîte de paille tressée
Le père choisit une petite boule de papier
Et il la jette
Dans la cuvette
Devant ses enfants intrigués
Surgit alors
Multicolore
La grande fleur japonaise
Le nénuphar instantané
Et les enfants se taisent
Emerveillés
Jamais plus tard dans leur souvenir
Cette fleur ne pourra se faner
Cette fleur subite
Faite pour eux
A la minute
Devant eux.

Jacques Prévert

Yves Bonnefoy

Temps de lecture : 1 minute

Flocons,
Bévues sans conséquences de la lumière.
L’une suit l’autre et d’autres encore, comme si
Comprendre ne comptait plus, rire davantage.

Et Aristote le disait bien,
Quelque part dans sa Poétique qu’on lit si mal,
C’est la transparence qui vaut,
Dans des phrases qui soient comme une rumeur d’abeilles,
comme une eau claire.

Bonnefoy Y., Ce qui fut sans lumière, Paris, Gallimard, 1995